appart en Chine

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16 octobre 2015

Voyage retour-aller


Eté 2015, mes vacances, retour aux sources, recherches d’exotisme, aller vers l’avant, le passé. Pour les raconter j’attendais d’en trouver l’issue. Je ne pouvais mettre sur papier ce mois d’août suisse sans l’analyser à tête reposé et surtout m’en dessaisir pour pouvoir repartir allégrement dans mon quotidien chinois. Pas si simple. Ainsi je ne finis ce texte qu’en octobre.
23 juillet. A l’aéroport, ma petite valise à roulette tarde à apparaître sur le tapis roulant devant les voyageurs du vol suivant. Je m’énerve et mon visage garde le sourire que je m’étais fait au contrôle des passeports.
J’étais dans la file des indigènes ; la Chinoise qui avait partagé ma rangée de sièges dans l’avion a suivi ses compatriotes et les autres qui s’engageaient dans un autre couloir. Tiens, j’approche de la maison. Renversement. Renversant. Je me sens automatiquement privilégié comme ce vieil Algérien qui derrière moi tient son passeport rouge à croix blanche dans la main.
Lors de la descente de l’avion sur Genève je me remplissais les mirettes de ce paysage de petites maisons au milieu d’une multitude de verts et du bleu du ciel. Un bleu comme ma tasse de thé, un bleu tendre aux mains propres, un bleu de vacances assorti à mes lunettes de soleil. Sur la passerelle j’en respirai l’air, celui d’Heidi à la montagne, j’en pris de longues gorgées avant d’entrer dans l’entrepôt où l’on trie les gens. Lorsque ce fut mon tour de passer  la ligne jaune et de me tenir bien droit devant le guichet, le jeune homme en uniforme de toile dure quitte sa chaise pour un mot avec son collègue de la cabine d’à côté. Mon visage reste calme.
Quand il revient il regarde, impassible, mon passeport rouge comme une Ferrari. Il va dire quelque chose : mon passeport n’est pas signé. Pas valable !

Ah l’exactitude, l’administration. Il faut donc encore une signature à l’encre à côté de celle de la puce biométrique. Je veux poliment m’exécuter mais il me maugère de faire cela chez moi et me renvoie à la maison comme un enfant qui n’aurait pas fait ses devoirs.
J’ai passé la première porte. Dans les couloirs suivants je cherche les toilettes et pourquoi pas un coin fumeur. On me montre la sortie, la montagne du Salève derrière une baie vitrée qui ternit le ciel. J’attendrai.
Mon petit bagage à roulette apparaît enfin à la sortie du virage du tapis roulant. Ca y est, les cigarettes, quelques effets et des présents retournent en ma possession. Deuxième embûche passée. Une dizaine de mètres me séparent maintenant de l’extérieure. De Genève, de souvenirs à la pelle, de cette ville de liberté, ou pour le moins de cet air de liberté. Mariée en croissant de lune avec un lac qui - malgré les banques qui squattent ses rives -non content d’interdire sa traversée routière trop vulgaire, s’ingénue à continuer sa route pour glisser sa discrète fierté suisse par la forêt qui entoure la ville et suivre sa route vers toutes les eaux du monde en laissant ce Jura naissant vers lequel je me dirigerai, vers Hansel et Gretel, vers la famille du Petit Poucet, ces forêts où la belle n’eut jamais de cheveux assez longs pour pouvoir quitter sa tour.

Entre la ville de Rousseau et moi il n’y a plus qu’une porte vitrée qui s’ouvre automatiquement et me laisse, ahuri, à l’air libre. Le comité d’accueil n’est pas là. Peu savent que je reviens en Suisse et de ceux-là aucun ne sait par quel avion. Je suis donc seul sur ce parking d’aéroport en plein chantier. Seul, des envies et de la liberté plein les poumons que j’enfume aussitôt pour prendre la mesure de mon moment historique : après 15 ans d’absence je pourrai refaire mes routes retrouver mes gens d’ici.


Un mois plus tard, je prépare ma valise dans le plus grand désordre. Sacs en plastique éparpillés sur un lit.  Il s’agit de retourner en Chine. Je refais le compte des cadeaux, du parfum, des couteaux suisses, du cenovis et du maggi, des livres, des chaussons, un biberon, une lolette et du lait en poudre pour bébé, des cosmétiques, du chocolat, un tube de parfait qui sera confisqué à la douane. Je recommence l’inventaire. J’ai toujours l’impression qu’il me manque quelque chose que je cherche désespérément au fond de mon sac avant de le vider et de recommencer. Le stresse et bientôt la panique me prennent. Où est mon passeport, mon billet d’avion ? Je n’aurai jamais assez de place dans un seul sac et l’heure avance. Dans  l’appartement je trouve un vieux sac Ikea en plastique bleu ciel qui me serre de fourretout et où je trouve encore la place de glisser quelques rouleaux de papier toilettes à petites fleurs suisses. Je pars en catastrophe à la gare de Cointrin.
Partagé entre l’envie et la peur de rater mon avion, je suis dans un état d’excitation proche de la démence quand j’arrive près de deux heures avant le départ de mon vol devant le parking en chantier de l’aéroport.
J’ai largement le temps de partir à la recherche de canettes de bière. Dans les sous-sols de l’aérogare il y a un magasin dont les prix sont honnête et me revoilà au parking avec un litre de bière que je déguste gentiment prêt à me glisser dans des rêveries, me refaire le film de ces paysages et rencontres qui me sont si chers et que je m’apprête à quitter. Je souris béatement à ces souvenirs avec mon deuxième demi-litre à la main et quand j’allume ma cigarette le regard que je jette à mon nouvelle swatch m’hérisse les poils ; L’avion part dans quarante minutes et je n’ai encore fait aucune formalité douanière.
Passons le stresse, le tube de parfait de trop dans mon bagage accompagné, le parcours de haies et le regard réprobateur des hôtesses de mon vol Aeroflot. Je m’écroule dans mon siège et m’endors rapidement dans ces petites choses que j’essayais de retenir devant l’aéroport.

Il est 1 heure du matin. L’avion a atterrit à Shanghai à minuit dans la chaleur moite et après les gestes brusques de l’homme en uniforme de toile dure, j’ai trouvé une navette qui me mène à la gare du train rapide qui file en 5 heures de temps vers ma ville, au centre de la Chine, Wuhan.

Le lendemain je descends la petite route ombragé entre les arbres qui mène vers le lac de l’Est qui sieste sous la lumière de l’été. Au bord de l’eau une série de maisons colorées qui font penser à un village méditerranéen avant l’arrivée des touristes. Je retrouve mes rues, mon marché, le visage des gens qui me saluent. Le policier anglophile m’offre une cigarette. Je m’arrête au kiosque pour acheter une bière trop douce et je m’enivre au propre comme au figuré dans un sentiment de plénitude en me promenant dans cette atmosphère bruyante au milieu des voitures qui klaxonnent sur la route cabossée qui sépare les maisons du lac. L’odeur âcre des restaurants sichuanais se mêle à la fumée des grillades du Xinjiang. Des enfants courent. C’est un quartier populaire. Dans les petites rues sombres et humides derrière la première rangée de maison, des hommes harassés, des matrones à la voix à réveiller les morts et de jeunes femmes à la tenue aussi légère que leur silhouette.

Je n’ai pas l’impression d’avoir laissé la Suisse pour autant, elle est là, juste à côté. Tout va bien. Pour peu je n’ai pas l’impression d’avoir voyagé dans l’espace mais dans le temps. Pas un rêve. Autant ces deux pays sont proches dans mon cerveau autant ils semblent l’être dans la réalité. Ainsi je ne ressens aucune tristesse et j’ai toujours de la peine à m’expliquer mon état avant de m’envoler de Genève - j’aurais pu y rester une semaine de plus mais je voulais revenir à temps pour la fête des amoureux chinois et puis préparer calmement ma rentrée à l’Université.

Les jours qui suivirent ne me virent point travailler. Je profitais de mes souvenirs et essayais d’imaginer comment les mettre sur papier. La première semaine puis la deuxième s’écoulèrent sans que je ne fisse rien de ce que j’avais planifié. Ni préparation de classe ni correspondance ou autre travail d’écriture. Souffrant de procrastination chronique ce n’est déjà pas facile pour moi mais là il y avait autre chose et je ne peux pas dire que c’était désagréable, seulement agaçant de devoir chaque soir refaire un plan dont j’étais chaque fois un peu plus sûr que je ne le suivrais pas.

J’essayais de comprendre mon état. C’était évident que je n’avais pas l’ennui de la Suisse et n’éprouvais encore moins de contrariétés de l’avoir laissée entre Alpes et Jura.
Elle s’est montrée, en vacances, extrêmement séduisante mais n’a pas réussi, sous sa surface lisse, à me cacher la dureté de sa vie. Si je n’ai pas eu le temps de faire tout ce que je voulais j’ai cependant réussi pendant un mois à ne pas tomber dans les embûches qui m’en avaient tenu éloigné pendant tant d’années. Rien de plus facile ; j’étais accueilli chaleureusement (en surface tout au moins) partout où je passais et même je peux dire où je m’invitais puisqu’il fallait bien que je m’annonce.
Chaque foyer avait préparé avec le bon vin un beau morceau de gruyère AOC. J’avais assez d’argent pour me promener avec une bière et une cigarette et quand j’étais sur une terrasse de café on ne me laissait jamais payer.
Voyage et retour réussis mais je restais dans une torpeur dont je ne pouvais sortir et qui ne ressemblait pas au trouble d’humeur dont je souffre de temps en temps comme tout le monde. Je n’étais pas en dépression, au contraire c’est comme si je flottais dans un contentement onirique.
Je commençais par comprendre que ce qui me mettait dans cet état n’était pas le fait d’avoir visité mon pays d’origine ni les belles retrouvailles que j’y fis mais simplement un blues de retour de vacances, que je les aie eut passées aux Seychelles ou à Bümplitz trois kilomètres derrière la lune, je ne voulais pas retrouver mon quotidien de travailleur, d’homme qui doit gagner sa vie.

Alors que j’allais me tirer à si bon compte en apatride pur et dur et en fataliste vis-à-vis de tout ce qui peut séparer les êtres, mes rêves me rattrapèrent les nuits de la troisième semaine suivant mon retour et me firent voir que ma mélancolie ne découlait pas que d’une douceur sentimentale et matérielle perdue.
Je fis plusieurs fois des songes similaires. C’était ma sœur, ou un ami ou le père d’un ami qui me demandait d’aller voir la maison, ou qui m’y donnait rendez-vous. Chaque fois que j’essayais d’aller voir cette maison, que j’essayais de percevoir cette maison, elle s’estompait ou se transformait, une fois en cabane de forain, une autre fois en carton de chaussures !
La maison d’Hansel, celle du petit poucet, la tour de Rapunzel. La maison de mon enfance que je ne suis pas allé voir depuis que la famille l’a vendue ?

Non, cette maison qui m’échappait, n’a jamais existé et ce toit et ces murs édulcorés que je voyais en rêve n’était qu’un pauvre reflet de celle vers laquelle mes quêtes où mes déceptions d’enfant m’entraînaient !
Pendant un mois en Suisse j’ai retrouvé ces chemins chimériques qui ne m’ont jamais emmené ailleurs qu’ailleurs !  C’est le sentier moussu dans la forêt entre la brume et l’or du soleil plus que le repos dans  la clairière qui enchante. En pleine géographie sentimentale j’ai retrouvé, sans m’en rendre compte, le charme et la fantaisie d’une liberté de mouvements et de vues, un parcours qui s’offrait à moi sans que je doive réfléchir au but, cette demeure opalescente à l’horizon.

Voilà ce qui me troublait maintenant que je me retrouvais loin du pays des contes de fées, de retour dans ma maison de sel. Je redescendis sur terre et retrouvai l’écriture.

Posté par bbristo à 09:29 - train train - Commentaires [0] - Permalien [#]

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